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Daniel Kerh Écrivain

Mes universités cyclistes
J’habitais Guilers, une petite commune de la périphérie brestoise. Dans notre modeste logement, il n’y avait pas de livres, mais mon père achetait le journal (Le télégramme) que j’étais chargé de remettre le soir chez nos voisins du dessus, car nous étions trop pauvres pour ne pas partager cette dépense. Dès l’âge de sept ans je dévorais le journal et particulièrement les articles consacrés au vélo. Longtemps je n’ai pas lu de livres et pourtant, j’étais régulièrement premier en composition française. Il est vrai que le cyclisme, sport-roi dans les années 50 suscitait des articles plus riches en épopée, en poésie et en drames humains que tous les prix Goncourt ou les médiocres best-sellers d’aujourd’hui.

Jean Malléjac, mon idole, et les traitres de l’Equipe de France
Il n’y avait pas la télévision à l’époque. Chez nous, il n’y avait même pas la TSF. Ainsi je courais jusqu’à l’échoppe du coiffeur où étaient affichés les résultats de l’étape du Tour de France. Je m’intéressais avant tout aux résultats des coureurs de l’équipe de l’Ouest. Plus que les coureurs étrangers, je détestais ceux de l’équipe de France et principalement les Bretons qui en faisaient partie, à mes yeux des traitres, des vendus. En 1953, quand Louison Bobet a gagné  son premier Tour de France, je lui ai voué toute la haine que pouvait contenir un enfant de 10 ans. Il avait battu mon idole, Jean Malléjac, qui avait travaillé à l’arsenal de Brest sur le même chantier que mon beau-frère. Cette victoire ne pouvait être acquise que malhonnêtement ! Je regardais comme un talisman la photo dédicacée de Jean Malléjac qu’il avait remise à ma sœur, vendeuse dans un magasin brestois.

Marcel Pouliquen : « Trop petit mon ami ! »
Je suivais avec un grand intérêt la carrière de Marcel Pouliquen, qui a couru au CC Lambézellec, qui était alors un des grands clubs bretons, avec le CC Rennais et le VS Quimper. Comme lui, j’attendais chaque année, mais en vain, sa sélection pour le Tour. Depuis, j’ai compris qu’il n’avait pas l’étoffe d’un Géant. Ce n’était pas vraiment pour moi une idole, je pensais à lui comme à un malchanceux chronique, à l’image de Robic, mais au niveau de mon quartier. Robic dans ses malheurs, ses chutes, me paraissait grandiose, héros tragique vaincu par les pièges tendus par Louison Bobet et ses acolytes.

Jo Thomin : Je n’aurais pas osé lui effleurer la main

Quant à Joseph Thomin, « le p’tit gars de Ploudaniel », j’ai été transporté de joie quand il a disputé son premier Tour de l’Ouest, en 1953. Mais j’ai cru rêver quand je l’ai vu battre Noyelle, le champion olympique, en 1955, sur le Cours d’Ajot à Brest, pour l’arrivée d’étape de ce Tour de l’Ouest. Ensuite sa victoire à Aix-en-Provence, dans le Tour 56, ses 14 jours avec le maillot vert, l’année suivante, m’ont tellement époustouflé que je l’ai cru inaccessible, que je n’oserais jamais lui effleurer la main… Désormais c’est un ami très cher…
 
 
Amédée, une déception partagée
Je m’intéressais aussi à un sprinter qui accumulait les victoires dans la région brestoise. Il en avait accumulé une soixantaine avant son service militaire. Il courtisait ma voisine et passait de longues heures sur le pas de sa porte (au lieu de s’entraîner!). Je nourrissais pour lui de grandes espérances. En 1964, appelé sous les drapeaux, il fut sélectionné au côté de Jean Gainche pour disputer le Tour de la Côte d’Ivoire, sous les couleurs du Sénégal. Jean Gainche remporta l’épreuve et lui finit à la 4ème place. Il s’était sacrifié pour l’homme de Guéméné lors d’une étape. Hélas, quand il est rentré dans ses foyers, il n’avançait plus et raccrocha très vite. Il y a deux ans, sur sa demande j’ai écrit sa biographie, car il connut ensuite de nombreuses aventures. Je lui ai confié que j’avais été très déçu quand il a arrêté le vélo. Il m’a avoué que sa douleur devait être bien plus grande encore. Il est décédé l’été dernier. Il s’appelait Amédée Nicolas. Il avait 80 ans.

Il faut voter pour l’optimisme
Je n’ai évoqué que des coureurs de Brest et des alentours. C’est vrai, je ne suis pas un voyageur. Mais je crois qu’avant de chercher fortune ailleurs, il faut regarder autour de soi. Je déplore qu’aujourd’hui, les grands clubs délaissent le cyclisme de proximité. Cet hiver, à Gouesnou, qui essaie de présenter un grand cyclo-cross, il n’y avait que deux coureurs du BIC 2000. Or Brest est à une portée de fusil de Gouesnou. Je crains que cette perte de racines nuise à l’avenir du cyclisme.  Les jeunes coureurs ont du courage, de l’ardeur, je souhaite qu’ils ne soient pas broyés par la mondialisation.
Le vélo est un sport qui, pour différentes raisons, est menacé, et les disciplines rivales savent jeter de l’huile sur le feu. Mais il faudrait aussi que les pratiquants, coureurs, cyclo-sportifs ou cyclotouristes choisissent une attitude moins égoïste, moins fermée. Parmi les pratiquants qui se croisent, combien se saluent ! Certains refusent même de répondre à un bonjour, visage résolument fermé, voire hostile. Or le vélo, sport individuel réclame de la fraternité, un langage commun, un front uni pour faire face aux vents contraires.
Mais éloignons le pessimisme et envisageons sereinement l’avenir. Je me suis pourtant étendu sur le passé et des coureurs d’antan. Mais ne faut-il pas sauver une culture du vélo, promouvoir le futur sans renier les temps anciens ? Quant à moi, je vote pour l’optimisme à l’occasion de l’ouverture de la nouvelle saison cycliste.
 

Bibliographie

Daniel Kerh et Jean Gourmelon, Champion De Bretagne 1964, travaillent en collaboration à la réalisation d'un livre qui sortira prochainement.
 
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